RECHERCHE

Peter Sloterdijk, Observation forte.
Les extraits qui suivent proviennent d'un texte de Peter Sloterdijk intitulé : Observation forte, Pour une philosophie de la station spatiale.

    "Nous avons désormais affaire à une transcendance technique créée par les habitants de la terre eux-mêmes, qui se distingue des transcendances religieuses ou métaphysiques traditionnelles, chargées d'un code symbolique, du fait qu'elle permet d'obtenir une communication réciproque. L'asymétrie métaphysique entre la transcendance divine et les êtres humains est remplacée par l'asymétrie de position entre la station spatiale et la station terrestre. Dans cette disposition, la faculté d'entendre une voix d'en haut n'a plus d'implications extatiques. On peut dire, dès lors, que le vol spatial a trouvé la solution la plus élégante au problème le plus ancien de la métaphysique : il résout l'énigme de la discontinuité ontologique entre le plus haut et le plus bas en instaurant avec une certitude pragmatique un continuum entre l'être-dans-le-monde-1 et l'être-dans-le-monde-2.(1)
    Il y a cependant plus important encore : dans cette nouvelle transcendance à deux voies, le même régime d'intelligence règne en haut comme en bas. L'équipe du bas peut donc croire de manière immédiate en l'autorité de l'équipe du haut. La vue qu'à celle-ci sur la Terre profite certes du privilège de la position excentrique, mais reste nichée dans le même continuum ontologique - en celui-ci, et contrairement à ce qui se passe dans le trafic religieux avec la transcendance, les positions sont par principe réversibles. Quand je parle à Dieu, c'est une prière. Quand Dieu me parle, je suis schizophrène. Mais quand j'entends Jean-Loup Chrétien ou Claudie Haigneré parler français dans le cosmos, je peux conclure que tous les systèmes de bord fonctionnent correctement. Je peux faire mienne la vision du monde qu'ont les spationautes parce que, comme nous l'avons noté, l'interchangeabilité des perspectives prévaut dans le continuum ontologique. Ce que sait, voit et sent le spationaute, je peux moi aussi le savoir, le voir et le sentir. Le spationaute est le vicaire de la Terre.
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    Toutes les civilisations avancées reposent sur l'idée qu'il existe une intelligence externe d'observateur en mesure de saisir sous une forme synchrone la totalité des épisodes de la vie, y compris ceux qui se dissimulent dans l'obscurité de l'ignorance ou de la mauvaise volonté.
    L'élévation d'une intelligence divine d'observateur a suscité la figure correspondante, celle de l'intelligence observée - à laquelle nous donnons depuis les temps antiques le nom d'âme ou, d'un manière un peu plus moderne, celui de conscience. Avoir une conscience signifie par conséquent se savoir observé et percé à jour depuis une position excentrique forte. Ce que la tradition appelle Dieu est un observateur fort pour lequel tous les faits se situent à la même surface. Il voit tout de manière synchrone et de tous les côtés, que ce soit d'en haut ou de l'intérieur...
    Pour ce qui concerne l'observation d'en haut, il va de soi que le vol spatial a au moins repris cette partie des fonctions divines et l'a transposée aux systèmes techniques (satellites d'observation) et aux intelligences naturelles (les hommes à bord des stations spatiales). Ce déplacement explique une partie de sa signification inépuisable."

(1) Plus avant, Sloterdijk écrivait : "Si Martin Heidegger, dans son oeuvre, Étre et Temps, un texte publié en 1927 et qui fit date, a interprété la situation fondamentale de l'homme comme un être-dans-le-monde, un philosophe à bord d'une station spatiale parlerait en toute logique d'un être-dans-le-monde-2."

(cc) plotseme.net / Jean Cristofol
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