RECHERCHE

Philippe Quéau


"Ces espaces virtuels peuvent certes être modélisés de façon à simuler le réel, mais ils
pourraient tout aussi bien être modélisés arbitrairement, sans raison nécessaire. Alors quelle est la
différence philosophique entre un lieu réel, et un lieu virtuel ?
La différence c'est qu'un lieu réel nous donne une base, il nous assure une position. Cette base
et cette position sont des conditions d'existence et de conscience. La position (dans l'espace réel) n'est
pas un simple attribut de la conscience, c'est une condition préalable de la conscience.
Le lieu réel est intimement, substantiellement, lié au corps. Ceci n'est pas le cas des lieux ou
des espaces virtuels. Car notre corps, lui, n'est pas virtuel, et ne peut jamais l'être. Le corps n'est ni un
symbole ni un symptôme de la position de notre conscience dans un point particulier de l'espace-
temps, le corps est la position même.
Dès lors, peut-on s'abstraire de notre position ?
Si nous étions inattentifs ou trop crédules, les mondes virtuels pourraient nous faire croire que le
contraire de la position, c'est la liberté totale, formelle, qu'ils permettent. Voler dans l'espace,
s'affranchir des contraintes du réel, voilà le terrain fluide et métamorphique que les mondes virtuels
nous feraient découvrir à bon compte. Mais il ne s'agit là en fait que d'une antithèse relative du
concept de position.
Le contraire de la position que nous assène, que nous assigne le monde réel, c'est ce qui nous permet
de nous en affranchir, de nous en délier, de nous en détacher réellement. Le contraire de la position
c’est donc la motion, mais non pas comme un simple déplacement, réel ou virtuel, qui ne serait qu’une
transposition, mais plutôt comme «motion hors de la position-, comme «é-motion-, comme émotion. "
"LES VERTUS ET LES VERTIGES DU VIRTUEL"
Philippe QUEAU
Art Press n° 1112


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